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Changement climatique: entretien avec Joaquim Garrabou.

07/08/12

Joaquim Garrabou est chercheur à l'Institut de Ciencies del Mar-CSIC de Barcelone et responsable de l'équipe de recherche MedRecover dédiée aux études des effets du changement global sur la conservation de la biodiversité marine dans les écosystèmes côtiers rocheux de Méditerranée.

Vous êtes engagé dans plusieurs projets de recherche* sur les changements climatiques en Méditerranée. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Dr. Joaquim Garrabou: Les projets de recherche que nous menons sur les changements climatiques sont basés sur trois volets principaux : l'acquisition de données sur le réchauffement, l'étude des impacts de ce réchauffement sur les écosystèmes, et la mise en place d'outils de gestion.

Concernant le premier volet, nous avons malheureusement très peu de séries de température assez longues (> 30 ans) pour connaitre le réchauffement actuel de façon précise dans les eaux côtières, c'est pour cela que nous avons démarré il y a 10 ans l'acquisition de séries de températures (projet T-MEDNet). Cependant, l'analyse de séries de température disponibles nous a permis d'établir qu'il y a eu réchauffement d'environ 1° C dans les trente dernières années. Cela représente donc 0.3° C par décennie environ, alors que l'analyse d'une série du marégraphe à Marseille réalisée entre 1885 à 1967 faisait le constat d'un réchauffement de 0.1° C par décennie. Il y a donc eu au cours de ces 30 dernières années une augmentation du taux de réchauffement, qui est aussi plus importante en Méditerranée que dans le reste des océans. C'est une des raisons pour considérer la Méditerranée comme un hot spot pour les changements climatiques.

Les scénarios climatiques pronostiquent une augmentation de la température en Méditerranée (partie occidentale notamment) d'environ 3° C d'ici la fin du XXIème siècle, ce qui est donc conforme à ce que nous avons observé. Mais ces modèles font des prévisions à échelle régionale (résolution de 50 Km), tandis que nous travaillons sur des scénarios beaucoup plus précis, qui avec une résolution spatiale de l'ordre du kilomètre, sont capables de prédire le réchauffement attendu sur des zones géographiques plus restreintes comme les Îles Medes par exemple (projet ClimCares porté avec l’IFREMER et la société IPSO-Facto et financé par la Fondation Total).

Le deuxième grand volet de nos projets s'intéresse aux impacts de ce réchauffement sur les écosystèmes et à la capacité d’adaptation des populations et des espèces à ce réchauffement. Là encore, nous raisonnons au présent mais aussi au futur : nous effectuons des suivis sur le terrain, nous évaluons l’état de santé des organismes (coralligènes en particulier), nous recensons des cas de mortalité massive, nous cherchons des corrélations entre ces événements et les conditions de températures observées, nous réalisons des travaux expérimentaux pour déterminer la réaction des différentes espèces au réchauffement observé et attendu, etc.

Sur la base des scénarios de réchauffement que nous évoquions, nous évaluons ensuite les conséquences probables du changement climatique sur les écosystèmes.

Le troisième volet sur lequel nous travaillons consiste à mettre en place et diffuser des outils pour la gestion : d'une part des outils d'information pour transmettre les connaissances mises à jour dans le cadre de nos recherches (résultats d'analyses de séries de températures, impact du réchauffement sur les écosystèmes). Dans ce but nous travaillons à l'élaboration d'une carte des risques associés au réchauffement pour la Méditerranée Nord-Occidentale. D'autre part nous développons des outils de remédiation environnementale les plus efficaces possibles qui pourraient être appliqués pour restaurer par exemple les populations gorgonaires affectées par les mortalités massives.

Dans la mesure du possible nous adaptons nos résultats à l'échelle locale pour apporter des solutions à la gestion, tout en contribuant à une vision globale de ce qui se passe en Méditerranée. L'initiative T-MEDNet est très représentative de cela.

Le projet T-MedNET est conduit sur plus de 20 sites du Nord-Ouest du bassin Méditerranéen, au nombre desquels 10 Aires Marines Protégées. En quoi consiste votre collaboration avec les AMP et leurs gestionnaires dans le cadre de ce projet ?

Dr. Joaquim Garrabou: Les AMP disposent d'une logistique sur laquelle nous pouvons nous appuyer : dans le cadre de l'initiative T-MEDNet, qui consiste en l'installation de thermographes dans différentes zones de la Méditerranée nord occidentale (et progressivement aussi sur la rive sud), la collaboration avec les gestionnaires est primordiale, puisque sur la plupart des sites, ce sont eux qui se chargent de la mise en place et de la récupération des thermomètres, de la décharge des données de ces thermomètres, et de la transmission des données.

Compte tenu du nombre croissant de sites partenaires du projet T-MEDNet, il fallait nécessairement que cette gestion soit prise en charge en local. Nous avons donc transmis cet ensemble de savoir-faire aux gestionnaires. Et comme cette activité leur prend relativement peu de temps (deux ou trois journées maximum à l'année), ils ont en général très bien accueilli cette demande. Ce dernier point est important, car d'expérience on apprend en travaillant dans les AMP que les agents ont la volonté de collaborer mais sont souvent sur-sollicités.

Le succès de notre collaboration avec les gestionnaires dans le cadre de T-MEDNet et d'autres projets repose sur cette idée qu'il est particulièrement important de restituer les résultats d'une recherche aux gestionnaires qui s'y sont associés. Nous organisons parfois des réunions pour partager la démarche et les résultats. C’est ce que nous avons fait par exemple dans le cadre du projet MedChange (projet financé par l'ANR en France) : nous avons travaillé dans plusieurs réserves de la Méditerranée nord occidentale (Port-Cros, Îles Medes, Cap Creus, Scandola …) dont nous avons réuni les gestionnaires pour leur expliquer ce que nous faisions, les résultats que nous avions obtenu, et avoir leurs retours, leur vision, afin de combiner nos efforts de recherche avec leurs besoins.

Dans le cadre de T-MEDNet les échanges avec les gestionnaires, le partage de l'information et la mutualisation de l'effort de gestion sont aussi relayés par notre nouveau site Internet. Grace au petit projet financé par MedPAN, nous organisons en octobre prochain avec le Parc Régional de Corse et les agents de la Réserve Naturelle de Scandola une formation autour de cette nouvelle version du site et des outils de gestion qu'il regroupe : le site offre notamment à chaque gestionnaire un espace personnel depuis lequel il pourra télécharger les données qui l'intéressent (figures, rapports et données validées), mais aussi transmettre les données qu'il aura relevé sur les thermomètres. Les gestionnaires n'auront ainsi qu'à télécharger les fichiers de données déchargés des thermomètres sans aucune manipulation vers une base de données sécurisée. Les fichiers seront ensuite traités par des procédures semi-automatiques…

Les nouvelles technologies et l'Internet sont une formidable opportunité pour la standardisation des méthodes, et pour qu'une fois les données acquises, celles-ci puissent être rapidement traitées pour offrir une synthèse visuelle des résultats. C’est sur la base de tels protocoles que l’on va pouvoir fournir de l'information et des outils de gestion intéressants. Pour les gestionnaires la disponibilité de ces outils est essentielle puisqu'ils leur permettent d'acquérir des connaissances sur les phénomènes auxquels ils ont à faire face.

Plus largement, quelle place les Aires Marines Protégées tiennent elles (ou devraient elles tenir) dans les stratégies mises en œuvre pour comprendre et anticiper les impacts du changement climatique ?

Dr. Joaquim Garrabou: Un point particulièrement important concernant l'intérêt de travailler sur les effets du changement climatique dans les AMP, est qu'il s'agit de zones gérées où les perturbations humaines sont inexistantes ou minimisées par rapport à l'extérieur. Par conséquent, travailler dans une AMP nous permet en quelque sorte d'isoler les effets du changement climatique. Pour illustrer ce raisonnement par un exemple, imaginons que l'on se trouve dans une zone très polluée, affectée par un réchauffement, et dans laquelle on observe une mortalité massive : il sera difficile de dire si celle-ci est due à la pollution ou au réchauffement. Alors que dans une AMP ou la pollution est en principe très faible ou inexistante, la corrélation entre réchauffement et évènement de mortalité pourra être établie sans équivoque

J'insisterai ensuite à nouveau sur l'importance de partenariats entre scientifiques, gestionnaires, et société civile dans le cadre de démarches participatives. Avec le projet MedPAN Nord, nous avons mis en place un suivi de la méthodologie de recueil des données pour que les gestionnaires d'AMP contribuent à l'acquisition de l'information. Le projet T-MEDNet avec l'acquisition de séries de températures constitue un volet important, mais les gestionnaires ou bien des volontaires pourraient aussi travailler sur d'autres protocoles, sur d'autres indicateurs. Cela aiderait considérablement la progression de nos connaissances sur le changement climatique et le milieu marin. Dans ce sens également, grâce à la plateforme Observadores del Mar (www.observadoresdelmar.es) nous collaborons avec la société civile (e.g. plongeurs amateurs) pour connaître les impacts de mortalités massives. Ce genre d'initiative pourrait être facilement adopté dans les protocoles de suivi proposés dans le cadre du projet MEDPAN Nord par exemple.

Mais pour que ces partenariats fonctionnent, gardons à l'esprit que la sollicitation des gestionnaires doit être raisonnable car ils sont souvent déjà surchargés. Rappelons encore que leur implication repose aussi largement sur le dialogue que nous engageons avec eux. Nous les scientifiques, nous pouvons fournir des protocoles simples, et les gestionnaires ou des volontaires peuvent les appliquer. Mais pour que cela fonctionne il faut qu'il y ait un retour, et c'est à nous qu'il revient, à partir de leur travail, de rétro-alimenter le dialogue.

Le réseau T-MEDNet qui se déploie aujourd'hui au Nord-Ouest du bassin Méditerranéen a-t-il vocation à se développer à échelle régionale ?

Dr. Joaquim Garrabou: Oui, l'initiative T-MEDNet a vocation à se développer à échelle méditerranéenne. Dans le cadre du projet Tropical Signals nous avons prévu d’équiper une vingtaine de nouveaux sites en Tunisie, au Maroc, en Egypte, en Israël, en Turquie, en Slovénie… Et nous gagnerions en efficacité et garantirions la pérennité du projet en nous appuyant sur un réseau de gestionnaires d’AMP comme MedPAN pour installer les kits de thermomètres et les gérer localement.

Mais il nous faudra trouver de nouvelles ressources pour cela, car la force de ce projet est aussi sa principale difficulté : T-MEDNet repose sur une gestion mutualisée. Le coût de gestion est donc moindre que si l'initiative était portée individuellement par chacun. Mais la question de la prise en charge du coût de gestion reste entière. Il faut donc trouver les moyens d'alimenter et de faire vivre cette gestion de données, car il y a de l'humain derrière.

www.medrecover.org
www.t-mednet.org
www.observadoresdelmar.es

* CIESM Tropical Signals: tropicalization of the Mediterranean sea, MEDCHANGE "Evolution and Conservation of Marine Biodiversity Regarding global Change: the Case of Mediterranean Communities where Long-Lived Species are predominant", ClimCares “Assessing climate change impacts on marine biodiversity conservation: The case study of mass mortality events in the NW Mediterranean basin”

Auteur : PV

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